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Migrants : le naufrage européen

29 juin 2021

Migrants : le naufrage européen

La question migratoire est une épée de Damoclès permanente pour l’Union européenne. Encore et toujours. On n’en sort pas, de l’hypocrisie, de l’indifférence, du manque de solidarité, du cynisme même à l’égard d’êtres humains qui continuent de voir dans l’Union un eldorado, une terre d’asile providentielle qui les sauvera de la misère, des atteintes à la démocratie et aux droits de l’Homme les plus élémentaires.

Les flux migratoires n’ont cessé de reculer spectaculairement depuis le « pic » de 2015 (1.300.000 migrants en UE), en raison de politiques actives auprès des pays d’origine pour refouler ou « contenir » leurs ressortissants à coup d’accords bilatéraux et de financements conséquents. Très efficace…Les chiffres sont très éloquents : 1,3 million de migrants en 2015 ; 390.000 en 2016 ; 188.000 en 2017 ; 148.000 en 2018 ; 144.000 en 2019 ; 99.000 en 2020 et 38.000 de janvier à fin mai 2021.

Et ces 38.000 arrivées se répartissent essentiellement sur cinq pays : Espagne : 18.000 ; Italie 14.000, Chypre 2800, Grèce 1900 et Malte 150. C’est dire à quel point les autres Etats en reçoivent peu ! Et un pays comme la France se plaint toujours d’être submergé ?!

Néanmoins, toute l’Europe achète sa tranquillité et s’emploie à « rassurer » ses opinions publiques, en privilégiant les refoulements, aussi illégaux que dangereux, voire mortels. Comme elle le fait ostensiblement avec la Turquie qui nous « garde » 2 à 3 millions de réfugiés sur son territoire contre un chèque de 3 milliards €… La bonne conscience a un coût… En outre, c’est, dans ce cas d’espèce, un aveu de faiblesse de l’UE qui, du coup, doit mettre en sourdine ses réprimandes à l’égard du gouvernement d’Erdogan pour ses dérives croissantes sur l’Etat de droit dans son pays. L’UE a même droit à un chantage éhonté et rendu public par le dictateur turc, du genre : « si vous m’embêtez avec vos droits de l’Homme, je vous renvoie tous mes réfugiés »! Et le pire, c’est que cela marche ! L’UE peut même se faire humilier (épisode lamentable du « Sofagate » à Istanbul..).

Mais voilà que depuis le début de cette année et particulièrement depuis mars, à cause du recul pandémique et des réouvertures des frontières, il y a un petit afflux de migrants en Méditerranée. Et qui dit afflux de migrants, dit augmentation malheureusement de noyades, les passeurs restant des criminels en utilisant toujours des embarcations précaires et beaucoup trop chargées. Au moins 600 morts noyés en Méditerranée depuis le début de l’année (et 685 morts en tout en UE). 37 morts repéchés le 16 avril au large de la Tunisie ; 130 morts le 22 avril au large de la Libye. Et ainsi de suite, dans une indifférence quasi générale des Etats membres de l’UE. Indigne de nos valeurs européennes. Seules les associations de sauvetage et les ONG égrènent au quotidien cette comptabilité morbide et dénoncent régulièrement la stratégie mortifère de l’UE et de l’Agence Frontex dans les drames de ce printemps.

L’attitude des gouvernants des Etats membres est affligeante. Lors du week-end du 9 mai, date symbolique pour tout Européen convaincu, il est arrivé plus de 2000 (2128 pour être précis) personnes sur l’ île de Lampedusa, au sud de l’Italie. Et aucun Etat n’a offert son aide à l’Italie. Comme d’habitude.

Face à la multiplication des naufrages en Méditerranée, la Commissaire européenne aux Affaires intérieures, Ylva Johansson, a exhorté les pays européens à faire preuve de solidarité. Comme tous les Commissaires chargés du dossier, depuis des années. Mais les dirigeants des Etats restent sourds et égoïstes. Donc inertes, sauf pour négocier le plus de retours possibles… Alors que le centre d’accueil de cette île (et d’autres…) est saturé. Alors que les autorités judiciaires siciliennes ont empêché le navire de sauvetage Sea-Watch 4 d’une ONG allemande d’intervenir en mer pour porter secours aux migrants. On en est là !

Depuis le début de l’année 2015, 530.000 migrants sont arrivés sur les côtes de l’Italie, selon l’Organisation internationale pour les migrations (OMI). Les arrivants sont essentiellement des Africains, mais aussi de nombreux Asiatiques, Pakistanais et Syriens, débarquant des plages libyennes.

La presse italienne déplore cette indifférence des autres pays européens, car les dirigeants ne veulent toujours pas partager le « fardeau », se contentant de « bla-bla » de soutien hypocrite et sans suite. L’Italie reste livrée à elle-même. Ce qui avait permis d’ailleurs à Mattéo Salvini, leader de la Lega, ce parti d’extrême-droite, d’arriver au pouvoir.

Afflux de migrants à Lampedusa ; surpopulation dans les camps d’accueil. Et voici à présent une crise diplomatique grave entre le Maroc et l’Espagne avec l’afflux de 8.000 (jeunes) migrants à Ceuta, enclave sous souveraineté espagnole au nord du Maroc. Au départ, il s’agissait d’une brouille entre les deux Etats : l’Espagne a reçu et soigné le chef du Polisario (Sahara occidental occupé par le Maroc depuis 1976), ce qui a suscité la colère (et vengeance ?) des autorités marocaines. L’Espagne fait valoir en effet que les gendarmes marocains auraient « laissé passer » leurs ressortissants vers Ceuta, territoire de l’UE, pour qu’ils soient accueillis au nom du droit d’asile. La moitié de ces 8.000 migrants irréguliers a déjà été refoulée parfois assez brutalement par la Guardia Civil vers le Maroc. Car il faut savoir que l’UE est en négociation avec le Maroc depuis 2015 pour qu’il « garde » ses ressortissants qui tentent de rejoindre l’UE irrégulièrement, avec en contrepartie une aide financière pour les relocaliser (3,5 milliards €, soit une somme équivalente à ce que l’on donne à la Turquie pour les mêmes objectifs). Autre contrepartie : si cet accord aboutit, l’UE acceptera plus de citoyens marocains réguliers, mais plutôt ciblés sur des étudiants diplômés. Car l’UE aura, de toute façon, de plus en plus besoin de main-d’œuvre hautement qualifiée, compte tenu de son inéluctable déclin démographique.

Ces flux migratoires, bien que modestes, créent, dans les populations, des angoisses, des polémiques, des sentiments anti-européens, et même parfois, en ces temps pandémiques, une peur de nouvelles contagions (!). Ira-t-on jusqu’à mettre le coronavirus sur le dos des migrants ? Réactions ou ressentis souvent irrationnels et entretenus par des partis politiques extrémistes qui parlent constamment « d’invasion », malgré des chiffres, finalement, très modestes voire dérisoires, rapportés aux chiffres de la population des Etats membres. A l’échelle européenne comme mondiale, les flux représentent environ 0,005 % des populations de chaque pays, ils peuvent donc « digérer » cela sans problème, il me semble. D’autant que de nombreux pays ont même, déjà, grand besoin de main d’œuvre. Mais le « ressenti » dans les opinions publiques est tout autre et fait des ravages…L’irrationnel prend le pas sur le rationnel, et pas que sur ce sujet..

La Commissaire Johansson a, à nouveau, plaidé pour la solidarité entre les Etats et pour répartir équitablement entre tous les Etats membres les relocalisations des migrants, lors d’une conférence de presse tenue avec le Haut Commissaire des Nations Unies pour les réfugiés (HCR, Filippo Grandi), étant sur la même longueur d’onde, naturellement.

Malgré des négociations et quelques accords laborieux ces dernières années, on tourne en rond. Et pourtant, la Commission européenne a proposé, en septembre 2020, un pacte sur la migration et l’asile, pour réformer le système actuel qui divise encore trop les Etats-membres. Il y a une certaine convergence entre les Etats membres, mais pas encore un consensus. Les Etats se mobilisent surtout pour sceller des accords bilatéraux avec quelques pays d’origine afin de renvoyer les migrants chez eux, quitte à financer sur place des camps de réfugiés souvent sordides…

Et l’Italie, elle, lâchée par tous, attend toujours un (vrai) Pacte européen solidaire sur l’immigration et l’asile. Elle demande d’activer d’ici cet été un mécanisme temporaire de solidarité entre les Etats européens destiné à la relocalisation des personnes sauvées en mer. Mario Draghi, président du Conseil, veut restaurer les accords de Malte pour la réintégration volontaire des demandeurs d’asile en Europe. Il veut aussi signer des accords bilatéraux avec la Libye et la Tunisie. Il réclame encore un soutien concret de la Commission européenne. Mais il ne peut « forcer » ses collègues et voisins à faire preuve d’humanisme et de solidarité. Pourtant, le fait de ne pas avoir aidé l’Italie avait favorisé l’arrivée de l’extrême droite au pouvoir dans ce pays…Aucun dirigeant européen n’en a tiré les leçons…C’est le « chacun pour soi ». Le problème-clé perdure. Chacun mise sur les retours volontaires ou monnayés. Chaque dirigeant « craint » les migrations, car les citoyens les craignent. C’est stupide et inhumain. Comme le dit justement Hervé Le Bras, la ruée migratoire vers l’Europe « c’est un grand fantasme ». Mais nos dirigeants européens ne développent pas cette réalité, ne font pas d’efforts pour l’expliquer à leurs électeurs. Ils préfèrent aller dans le sens du « ressenti » de leurs électorats. C’est à la fois lâche et pitoyable. Et dangereux aussi, en ces temps submergés de Fake news et de complotisme.

Mais les grosses associations humanitaires commencent à s’organiser pour la riposte sur un plan judiciaire. De puissantes ONG commencent ou s’apprêtent à traîner les dirigeants européens en justice pour « non-assistance  à personne en danger ayant entrainé des noyades ». C’est déjà le cas pour un ancien dirigeant, Matteo Salvini, l’ancien ministre de l’Intérieur italien, qui sera jugé en septembre 2021 pour avoir bloqué en mer, en 2019, des migrants naufragés. Ce sera un test, qui pourrait faire jurisprudence. Ces comportements seront jugés selon le principe de la non-assistance à personne en danger, avec risque mortel avéré, ce qui relève du pénal…

Cette jurisprudence pourraient concerner tous les dirigeants autour de la Méditerranée qui, en refusant d’accueillir des barques surchargées et fragiles, et en les faisant rejeter à la mer, pourraient être accusés d’assassinat, a minima d’homicides involontaires. L’impunité n’est jamais définitive…Et la peur va peut-être changer de camp, car une condamnation au pénal ruinerait une carrière politique..

Une grosse ONG de juristes (Front-Lex) vient de déposer deux recours devant la Cour de Justice de l’Union européenne (CJUE), au nom de deux migrants naufragés pour refoulement et non-respect des droits de l’Homme. Avec de bonne chance de gagner, le refoulement étant illégal, selon le règlement de Dublin. Il s’agit, encore une fois, de sauver des vies humaines, pas de les noyer.

Selon ce règlement, ils ne peuvent être refoulés sans avoir pu déposer une demande d’asile dans l’Etat de l’UE où ils sont arrivés.

Frontex est visée aussi. Jamais une action en justice contre Frontex n’avait été intentée. Certes, l’OLAF (Office européen de lutte anti-fraude) avait, dès janvier, ouvert une enquête sur Frontex et des eurodéputés avaient mis en cause sa gouvernance suite à des vidéos de 2020 montrant clairement des garde-côtes grecs et des agents de Frontex coupant la route d’embarcations de migrants pour les refouler vers la Turquie…Et ces méthodes se multiplient. Car les ONG ont recensé 12 .600 personnes refoulées au cours de 900 opérations distinctes. Le journal britannique The Guardian a fait une enquête méthodique chiffrant à 40.000 le nombre de migrants refoulés en mer, dont 2000 auraient péri (en mer, on utilise le terme effroyablement hypocrite de « disparus »).

Outre la nécessaire mobilisation des ONG, un tribunal italien à Rome a eu le courage de reconnaître 700 refoulements de migrants de l’Italie vers la Slovénie.

Il est reproché par ailleurs à l’Italie d’en avoir refoulé d’autres vers la Croatie, laquelle les expulse vers la Bosnie-Herzégovine (non membre de l’UE). Chacun refoule « ses » migrants au voisin. Indigne et indécent en rapport au nombre global de migrants.

Le Danemark a fait pire, en contournant les règles européennes en nouant un accord très récemment avec le Rwanda (?!) pour y envoyer des réfugiés, le temps que leur demande d’asile soit étudiée. Là, on croit rêver, devant une telle aberration, toujours indigne sur le plan humain, mais dont on comprend qu’ un Etat ne recule devant aucun stratagème pour arriver à ses fins, à savoir décourager les migrants d’arriver au Danemark…Tous les moyens sont bons, même les plus grotesques. C’est encore le Danemark, qui a bien voulu, en 2015, accueillir des migrants mineurs isolés. Ils ont été pris en charge , envoyés au lycée, jusqu’au terme de leur scolarité et ont passé (et souvent réussi) le bac. Mais comme ils étaient désormais majeurs, le gouvernement leur a accordé un délai de six mois maximum pour trouver un emploi, sinon, ils étaient expulsés. Alors qu’ils ont fait des années de lycée, sont bien intégrés, parlent couramment la langue, etc. Ubuesque ! Autant absurde qu’indigne, car ce pays a investi durant des années dans la formation et l’intégration de ces adolescents, pourquoi alors les refouler une fois adulte ?

Ce qui est nouveau, et prometteur, c’est que grâce à la mobilisation du Parlement européen et des ONG qui communiquent sur ces drames dans les médias, la presse nationale ou régionale commence à s’emparer régulièrement du sujet. En quelques semaines, j’ai pu lire des articles de fond sur ces actions criminelles dans Courier international, Le Monde, Le Figaro, Ouest-France, La Croix.

Ce serait bien que les campagnes électorales dans chaque pays traitent aussi le sujet et dénoncent les responsabilités des dirigeants ou des institutions, en sus des passeurs, également criminels.

Il était temps que le mouvement s’enclenche. L’impunité des dirigeants ou des structures sera de plus en plus traquée, avec un soutien de poids, le Haut Commissariat des Nations-Unies aux droits de l’Homme, qui pointe preuves à l’appui dans un rapport publié fin mai la responsabilité des Etats membres, de l’UE et de la Libye dans la mort de centaines de migrants en mer Méditerranée. Le rapport, dont le titre parle de « Mépris fatal » est clair : dans tous ces drames, « il n’y a pas de fatalité, ni d’anomalie tragique, ce ne sont pas des accidents ». Ou encore : « Ces morts sont la conséquence de décisions politiques et de pratiques concrètes des Etats membres, des autorités libyennes, des institutions de l’UE et d’autres acteurs ».

Il dénonce les refoulements criminels à la mer mais aussi « toutes les entraves infligées aux acteurs humanitaires qui tentent de récupérer des gens encore vivants dans l’eau ». Il s’agit bien d’assassinats, directs ou indirects. Et de mensonges des chefs d’Etat et de gouvernement qui ne ciblent ou stigmatisent que les filières de passeurs et leurs embarcations déplorables. Cela est vrai aussi, bien sûr, mais ce ne sont pas les passeurs qui rejettent à l’eau les naufragés.

Le rapport constate aussi que les Etats-membres ferment les yeux aussi devant les maltraitances inouïes infligées aux migrants qui débarquent en Libye (pays dans le chaos), sont placés en centres de détention sordides et maltraités. Ces mêmes Etats refusent souvent aux bateaux d’ONG d’accoster (Malte, Libye), et aucun autre Etat ne se propose de prendre le relais..

Antonio Costa, Premier ministre du Portugal, a bien tenté, au sommet de Porto début mai, de remobiliser les Etats membres en proposant un principe « de solidarité obligatoire flexible » (chaque mot compte, même si là on frôle l’oxymore!) qui permettrait aux Etats de soutenir de différentes manières les Etats les plus concernés, comme l’Italie, l’Espagne, la Grèce.

Il reste à espérer que la Conférence sur l’avenir de l’Europe, avec la participation des citoyens et des ONG, saisira ce sujet majeur sur le plan humain et moral, et saura démontrer que notre Union peut et doit prendre des solutions rapides et efficaces pour honorer pleinement les valeurs qu’elle porte dans la Charte des droits fondamentaux, notamment les droits de l’Homme, la dignité et la solidarité.

Notre Europe s’est construite sur ces valeurs, enviées par beaucoup de pays dans le monde, elle ne peut pas se renier à ce point. Les migrants ne sont pas un problème, ils sont les victimes.