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Jacques Chirac, un Européen de raison, pas de conviction

13 octobre 2019

Jacques Chirac nous a quitté le 26 septembre 2019, à l’âge de 86 ans, après des années de maladie d’ordre neurologique. Je sais bien que lorsque les « grands Hommes » meurent, ils ont tout d’un coup toutes les vertus, on les magnifie, certains les pleurent. Je ne suis pas de ce genre là. Bien sûr, je salue « l’animal politique », son courage, sa combativité, sa chaleur humaine communicative. J’ai vécu un peu cela car je l’avais rencontré deux fois à l’Elysée au temps de l’Institut de l’euro et au moment du passage à l’euro. Je confirme totalement sa simplicité incroyable. Je confirme même sa gentillesse, son côté extrêmement abordable, on pouvait lui parler comme à « n’importe qui », sans aucun protocole. C’en était presque gênant, si on est timide. On n’image pas cela chez de Gaulle ou Mitterrand !

Mais pour moi comme pour beaucoup de gens, Chirac est une énigme. L’hommage légitime, le respect de l’homme et de sa fonction ne doivent pas nous rendre aveugle, ou amnésique. L’homme politique fut capable du pire (emplois fictifs à la Mairie de Paris, qui lui vaudra condamnation, entourage douteux voire sulfureux, de Tibéri à Balkany en passant par Charles Pasqua et autres). Le seul président, à ce jour, condamné en 2011 à deux ans et demi de prison avec sursis.

Il fut capable du meilleur : la reconnaissance officielle (dans son beau discours du Vel’d'hiv en 1995) de la responsabilité de l’Etat français dans la déportation des Juifs ; le fait d’ avoir tenu tête à Georges W. Bush en 2003 dans sa folie criminelle d’envahir l’Irak (et depuis, l’Irak est en chaos absolu), même si Sadam Hussein était un criminel cynique et sordide. Il y eut aussi son engagement fort dans les Balkans, notamment en Bosnie et au Kosovo, pour mettre fin à la guerre.

Chirac était social, très cultivé, il nous laisse un superbe musée (le Musée Branly des Arts Premiers). C’est le dernier président (après les 14 ans de présidence de Mitterrand) réélu à un second mandat présidentiel. Je doute qu’au XXIème siècle, il y ait des présidents réélus !…

Mais que restera-t-il vraiment, durablement, de Chirac ? Le Bilan est plus que mitigé, maigre même… Pas grand-chose à mon sens, et surtout pas sur le fait européen…

Certes il eût le courage, en 1992, et contre la majorité des militants du parti RPR qu’il avait créé et qu’il présidait, d’approuver le célèbre Traité de Maastricht qui créerait le marché unique puis la monnaie unique. C’est déjà ça !

Mais le Traité de Nice de 2000, sous la présidence française de l’UE, ne laissera pas un souvenir impérissable dans l’histoire de la construction européenne. Certes, nous étions sous le régime mortifère de la cohabitation (Chirac / Jospin), plus que tendue !

Si l’on remonte dans la biographie de Jacques Chirac, on découvre que, fidèle à la pensée gaulliste, il se montre d’abord très sceptique à l’égard de la construction européenne, qu’il va même juger de « fédéraliste » sur certains aspects ! Lorsqu’il démissionne de son poste de Premier Ministre en 1976 sous la présidence de Valéry Giscard d’Estaing, il va, dans le célèbre « Appel de Cochin » en 1978, jusqu’à traiter le parti UDF (créé par VGE) de « parti de l’étranger » car ce parti (ainsi que VGE) était clairement pro-européen, alors que lui était franchement eurosceptique à l’époque.

En 1980, il démissionne même de son mandat de député européen, préférant la politique française, et la campagne des présidentielles de 1981…

Mais changement radical d’attitude en 1992, lorsqu’il soutient le Traité de Maastricht, appelle à sa ratification par la France, ce qui rallie une grande partie de la droite française à la construction européenne. Il faut reconnaître que sans son fort engagement, ce traité pour lequel Mitterrand avait tenu à faire un référendum pour que les Français tranchent, aurait sans doute été retoqué par le peuple, au vu du résultat très serré…

Elu président de la République en 1995, il joue le jeu et met en place une politique des réformes pour qualifier la France à la monnaie unique, ce qui exige de respecter les « critères de Maastricht » : déficit de 3% du PIB maxi ; dette de 60% du PIB maxi ; faible taux d’inflation. Ce que l’on va vite appeler le « Pacte de stabilité et de croissance ». Chirac est désormais convaincu, par raison, de la nécessité de la monnaie unique, et déterminé à ce que la France se qualifie sans retard. Il comprend, par nécessité, que l’Europe doit être puissante (avec un grand marché et une grande monnaie) pour préserver son modèle social, et que la France doit y occuper une des toutes premières places pour préserver son rang dans un monde multipolaire en évolution.

Il fait avancer le projet de l’Europe de la défense, notamment lors du sommet de Saint Malo en 1998 où il tombe d’accord avec les Britanniques (Tony Blair) pour déclarer « que l’Europe doit avoir une capacité autonome d’action ». Même si, 20 ans après, on n’a guère progressé, et on reste sous domination américaine au sein de l’OTAN.

Plus surprenant, il approuve avec enthousiasme l’élargissement de 2004 vers les pays de l’ex-bloc soviétique : 10 pays de l’ex-Est rejoignent l’UE après des années d’efforts et de réformes pour répondre à tous les critères nécessaires pour rejoindre l’Union. Il a salué à cette occasion la naissance d’une Europe « enfin réunifiée et pacifiée ». En fait Chirac était surtout européen pour pérenniser la paix entre nos nations, pas pour faire « plus d’Europe ».

Très proche des agriculteurs, (il fut ministre de l’agriculture) et toujours très attaché aux terroirs, il a toujours soutenu les bienfaits de la Politique agricole commune (PAC) pour la France.

Par ailleurs, reprenant l’héritage de ses prédécesseurs , il a entretenu et développé la coopération franco-allemande, convaincu du poids cumulé des deux pays au sein de la Communauté. Un axe Chirac – Schröder se développe, avec beaucoup de complicité et même d’amitié. Au point que la France et l’Allemagne vont prendre une position commune contre la guerre en Irak imposée par Georges W. Bush, et soutenue par Tony Blair côté Royaume-Uni, ce qui vaudra au Premier ministre britannique durant longtemps le sobriquet peu flatteur de « caniche de Bush… »

Chirac n’agit pas beaucoup durant ses deux mandats présidentiels, ce qui lui vaudra d’ailleurs la formule sans appel de son ennemi de l’époque, Nicolas Sarkozy, qui le traita de « Roi fainéant » ! No comment.

Par contre il analyse bien les choses et est parfois visionnaire. Témoin ce beau discours prononcé en août 2002 à Johannesburg sur le climat, et sa célèbre formule : «  La maison brûle, et nous regardons ailleurs ». Belle formule en effet (il fut le premier), mais depuis on n’a rien fait, ni en France ni ailleurs…Les mots sont plus faciles que les actes !

En 2005, Chirac organise un référendum sur le Traité établissant une Constitution pour l’Europe. Chirac participe activement à la campagne sur le référendum. Etant déjà affaibli physiquement par un AVC et affaibli politiquement (côte de popularité très basse), sa campagne est désastreuse, notamment dans sa difficile relation aux Jeunes et son fameux « N’ayez pas peur ! ». Les Français rejettent le texte à 55%, suivis par les Néerlandais deux jours plus tard.

Du coup, depuis 2005, l’Europe sera en panne durant de longues années. La côte de popularité de Jacques Chirac tombera au plus bas, 16% (comme pour Sarkozy ou Hollande plus tard..). Il ne remontera plus la pente, jusqu’à son départ en 2007, accumulant les échecs politiques (le retrait du CPE de Villepin, les grèves générales longues, les émeutes de banlieue fin 2005). Son quinquennat sera creux, presque vide.

Ses convictions européennes sont tactiques, raisonnées. On pourrait les résumer en une simple phrase, prononcée en 2004 : « l’Europe ne se substitue pas à nos nations. C’est une fédération d’Etats-nations. Elle rassemble nos nations pour leur donner plus de force. Elle n’est pas synonyme de renoncement, de dilution de notre identité, mais au contraire de prospérité, de justice et de rayonnement accru pour l’Europe dans le monde ». C’est un peu court, comme vision…

Ces propositions montrent bien qu’il était pour une Union d’Etats souverains. Il n’était pas pour des « Etats-unis d’Europe », mais plutôt pour une « Europe unie des Etats »…

Soucieux de la paix et des valeurs de l’Europe, il restait gaulliste pour le poids de la France en Europe et dans le monde. D’où des chocs entre deux forts patriotes, pour ne pas dire nationalistes, comme Margaret Thatcher, il y eut une profonde animosité entre ces deux-là. L’apogée de la tension fut au sommet européen de 1988. Avec le sens des formules, acerbes parfois, Chirac dira à propos des Britanniques « On ne peut pas faire confiance à des gens qui cuisinent aussi mal ». Ambiance… Pourtant John Major et Tony Blair lui ont rendu un vibrant hommage. D’autres dirigeants européens aussi. Mais le plus grand éloge vient…du Kremlin. Vladimir Poutine se déclare être un « admirateur notoire de Chirac », saluant un « dirigeant sage et visionnaire, ayant toujours défendu les intérêts de son pays ». Venant de Poutine, je ne sais pas s’il faut s’en réjouir…

De jean-Claude Juncker à Angela Merkel, en passant par son compère-complice Gerhard Schröder, Pedro Sanchez, Guy Verhofstadt, Sergio Mattarella et même Boris Johnson, tous saluent un homme d’ Etat, un des leader de l’Europe, une gentillesse et même une générosité sans failles. Angela Merkel parle d’un « partenaire et ami extraordinaire », même si la gauche allemande lui reproche la reprise des essais nucléaires de la France en 1995..

Mais sur l’engagement européen, beaucoup de journaux français et étrangers (New york Times) lui reprochent son côté « caméléon politique », à la fois mouvant et pragmatique. Il a raté le coche avec l’ Europe, refusant les propositions allemandes pour une Europe plus intégrée (Karl Lammers , Joschka Fischer, Gerhard Schröder). 20 ans de perdus, face à la Chine et aux USA… Valéry Giscard d’Estaing et Mitterrand auront fait bien plus pour l’Europe. Dommage pour la suite…