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LE TRAITE DE LISBONNE : UN ACTE MANQUE ?

26 novembre 2009

En tant qu’Européen convaincu, je m’étais mis à croire au Traité de Lisbonne, avatar de feu la Constitution européenne, mais qui devait quand même permettre à l’Europe de fonctionner à plus de 27 Etats (on va « rentrer » progressivement tous les Balkans). On espérait également de ce Traité, né laborieusement et dans la douleur, après les frasques irlandaises, polonaises, tchèques ( !) et même quelques hésitations de la célèbre Cour constitutionnelle allemande, des avancées politiques et citoyennes de cette Europe, grippée depuis… Maastricht et la superbe création de l’euro. Côté timing, cela commence à dater…

Certes, tel le Phénix, l’Europe a tenté maintes fois de repartir, de rebondir. Le plus gros espoir fut, après la Chute du Mur de Berlin et la légitime réunification de la famille, la conception, dès le début des années 2000, du fameux projet de Constitution européenne.

On connaît la suite, par la faute de deux pays fondateurs : la France et les Pays-Bas… Tristes 29 mai et 3 juin 2005, qui enterraient le projet. Depuis, l’Europe « expédiait les affaires courantes », sans idée, sans projet, sans espoir. Et puis, il y eut un sursaut, grâce à l’heureuse initiative du « couple » franco-allemand : Angela Merkel et Nicolas Sarkozy imaginèrent, en effet, un traité simplifié, ou Traité modificatif, dérivé de la Constitution européenne  très édulcoré. Ce Traité prit le nom de « Traité de Lisbonne », ville où il fut adopté en Conseil. Ce texte avait certes perdu beaucoup de son éclat, de son souffle, rançon d’un consensus entre ceux que l’on avait appelé les « Nonistes » et les « Ouistes ».

Ce traité a quand même sauvegardé quelques avancées essentielles.

Un Président stable du Conseil européen désigné pour 2,5 ans renouvelable une seule fois. Un Haut-Représentant pour les Affaires étrangères, et également Vice-président de la Commission. A noter le recul sémantique : on n’osa même pas l’appeler « ministre des affaires étrangères ». Heureusement, en 48 heures, les journalistes se sont empressés de le rebaptiser « Ministre des Affaires étrangères ». La logique l’emporte sur la technocratie ! Ce sera du moins plus parlant pour les peuples européens, et le reste du monde !

Le Traité permet d’autres avancées importantes : l’Union européenne dispose enfin, après 50 ans d’existence, de la personnalité juridique, qui lui permettra d’exister partout dans le monde. La Charte des droits fondamentaux (toutes nos valeurs démocratiques et éthiques) a enfin force juridique contraignante. De plus en plus de domaines clés seront désormais adoptés selon les règles de la majorité qualifiée, et non plus à l’unanimité (sauf la fiscalité, la culture, la défense..). Le Parlement européen voit ses pouvoirs encore renforcés mais les parlements nationaux aussi, qui pourront  rejeter ou modifier un projet de directive (toujours le compromis subtil entre la souveraineté des Etats-membres et l’intégration plus fédérale de l’Union).

Tout cela est positif, même si la réforme institutionnelle n’est pas suffisante. Il faut faire une Europe de projets, volontaire, occupant sa place dans le monde (elle qui est quand même la 1ère puissance économique mondiale ! …). Mais pour cela, les Etats doivent travailler ensemble, partager les ressources, les politiques. Pas se concurrencer à des fins électorales…

Les deux créations les plus emblématiques de ce Traité étaient sans conteste le Président du Conseil européen et le « Ministre » des Affaires étrangères (je reprends volontiers à mon compte cette terminologie journalistique car je ne peux accepter « l’usine à gaz » du « Haut-représentant »).

Avec ces deux fonctions, on allait voir ce qu’on allait voir. Désormais l’Europe aurait enfin un «visage » (2  en l’occurrence), un numéro de téléphone à qui s’adresser. Enfin ! Souvenons nous de la phrase cruelle d’Henry Kissinger dans les années 70 : « lorsque je veux appeler l’Europe, j’appelle qui ? »

L’Europe aurait, pour reprendre la formule (chimère ?..) de Valéry Giscard d’Estaing (le Père de la Constitution européenne) son « George Washington ».

Tu parles, Charles !

On a vu le résultat en ce triste 19 novembre 2009, où le conclave des Chefs d’Etats et de Gouvernement a dores et déjà, en 2 heures et à huis clos, torpillé ces ambitions en nommant des personnalités certes compétentes, mais représentant un compromis s’inspirant du… plus petit dénominateur commun. Tout ça pour ça ! Depuis 2001  où l’on préparait l’intégration politique de l’Europe avec une gouvernance visible et crédible à l’intérieur comme à l’extérieur de l’Union européenne, voici la montagne qui accouche d’une souris. Les Européens convaincus (il es reste…) doivent être consternés, devant tant de lâcheté, mêlée de cynisme. Ce n’est évidemment pas un hasard. Ce n’est même pas une erreur. C’est pire. C’est une faute. Un acte manqué.

Ils ont enterré l’Europe politique, en gardant la main au seul profit des Etats membres, dits « Etats nations ». On avait déjà préféré garder un Président de Commission fade et aux ordres. Voici à présent un président du Conseil européen non charismatique, peu (ou pas ?) connu sur la scène internationale, monsieur Herman Van Rompuy. Quand j’appelle l’Europe, j’appelle qui, déjà ?…

Je n’attaque pas la personne de Monsieur Van Rompuy. Après tout, il est Premier ministre du pays qui est, par nature et en droit, le plus européen qui soit : la Belgique, siège de toutes les institutions. Ce flamand multilingue de 62 ans, chrétien démocrate, est comme tout belge, forcément fédéraliste, en tout cas bien plus que les Français (ce qui n’est pas difficile par les temps qui courent !). Ses compétences et ses convictions ne sont pas en cause. On a dit, « il n’est pas connu dans le monde entier ». Et Obama, il y a 18 mois, il était connu ? J’espère de tout cœur que, justement, Herman Van Rompuy saura nous surprendre. On le dit très tenace, très bon négociateur. C’est déjà pas mal.

La seule question est : les Chefs d’Etat vont-ils lui laisser des marges de manœuvre, ou l’ignorer comme le Président Barroso ? Le Traité est très discret sur ses attributions. Il lui incombera de « se » créer ce poste prestigieux, de trouver ses marques, et d’exister vis-à-vis des grands de ce monde. Mais si les « trois grands » (Allemagne, France, Grande-Bretagne. L’Italie, avec ses frasques berlusconiennes, est pour l’instant hors jeu) résistent, il y aura au mieux crise, au pire effacement du « Président de l’Europe », comme on l’appelle à tort, alors qu’il n’est « que » le Président du Conseil européen.

On verra vite (six mois, un an) si cette désignation est une mascarade. Mais les Chefs d’Etats et de gouvernement ont bien pris le soin de ne pas nommer une « vedette », qui la leur aurait volée… En clair, pour Herman van Rompuy, soit il devient un super Secrétaire-greffier, ordonnateur des ordres du jour  du Conseil européen, soit il s’affiche, puis s’impose sur la scène internationale. Malgré ses réelles qualités, je reste sceptique.

Quant à l’autre nomination (toujours à huis clos), là on est dans la forfaiture. Bravo pour nommer une femme (quel dommage à ce propos qu’ils aient évincé l’ancienne présidente lettone, madame  Vaira Vike-Freiberga). Madame Catherine Ashton est l’heureuse élue. Certes, elle est compétente, car Commissaire européen au commerce. Mais pas une « vedette », non plus, ni rompue à l’exercice difficile de la diplomatie mondiale. Bien joué, là encore ! Les Ministres des affaires étrangères « nationaux » ont encore de belles carrières devant eux. Quoique inutiles, si leurs orientations géo-stratégiques sont dispersées, disparates, voire divisées (comme en 2003 lors de l’invasion militaire en Irak). Là encore, j’espère que madame Ashton nous surprendra (et les surprendra !…). Mais le plus gros « gag » tient à … sa nationalité. Nommer une britannique pour représenter l’Europe, alors que la Grande Bretagne n’est pas dans l’Espace Schengen, n’a pas adopté l’euro et a même tout fait pour torpiller le titre même de « Ministre des affaires étrangères » montre bien que les marchandages et les compromis l’ont emporté sur les intérêts visionnaires et stratégiques de l’Europe.

Les Français et Allemands (le duo du trio) eux, ont même fait l’impasse sur ces deux postes, se réservant les gros postes à la Commission. C’est dire comment ils traitent le Traité de Lisbonne, qu’ils avaient pourtant conçu il y a deux ans !

Certes, on a évité le flamboyant Tony Blair car lui, il aurait pu les gêner sur la scène mondiale… Heureusement, ses difficultés sur son implication et responsabilité dans la guerre en Irak l’ont rattrapé.

Je ne reviendrai pas sur ce mode de désignation à huis clos mais à l’avenir il faudra quand même songer à faire voter… les peuples si là encore, on veut donner une crédibilité et une légitimité à ces personnalités.

En revanche, je ne m’offusque pas du caractère très atlantiste de ces nominations. Barack Obama a d’ailleurs bien salué ces deux représentants. Et alors ? L’Europe est (doit être) dans le même bateau que les Etats-Unis : idéologiquement, économiquement, diplomatiquement. Qu’on le veuille ou non. Avec certes des nuances légitimes, partenariat ne veut pas dire soumission ou collusion. Mais face au monde qui pousse, se développe partout, nous ne retarderons et freinerons notre déclin qu’ensemble, face aux pays émergents (les « BRIC » - Brésil, Russie, Inde et Chine - et autres).

Or par purs égoïsmes nationaux (et là tout le monde s’y met !), on a totalement, sciemment, manqué d’ambition pour l’Europe. Les Etats-nations mènent le bal (à 3 ou 4) et l’Amérique n’aura toujours pas « son » interlocuteur unique, et crédible.

On privilégie le court-termisme, électoraliste, à la place qu’aura l’Europe dans 20, 30, 50 ans. La Chine est en train de devenir la deuxième puissance mondiale. Avant de passer première. Elle ne fera aucun cadeau à cette Europe-là, désunie, par l’irresponsabilité des Etats. Voulez-vous quelques preuves ? Malgré ce fameux Traité de Lisbonne, mort-né, on feint de s’arranger de cette Europe bancale, coincée entre un fédéralisme monétaire et un nationalisme budgétaire et fiscal. Les chefs d’Etats sont tout sauf idiots : s’ils lâchent là-dessus, ils n’existent plus ! Résultat concret ? On a une monnaie sans Etat. L’Europe va sortir beaucoup plus lentement de la crise financière (même s’il faut saluer les relatives bonnes performances économiques des deux meilleurs élèves de la classe, l’Allemagne et la France), que l’Amérique, et bien sûr l’Asie. L’Europe créera beaucoup moins d’emplois, car elle fera moins de croissance. On sait qu’en France, il faut faire 2% ou 2,5% de croissance pour créer des emplois… Moins de croissance, car elle fera beaucoup moins de recherche / développement qu’ailleurs. Car ses budgets sont divisés, morcelés. L’Europe est désunie, malgré les étreintes et les embrassades de façade sur la scène des Conseils européens. Certains baissent les impôts (Allemagne), d’autres les augmentent (ou vont les augmenter, vu leur dette). Certains pays vont réguler leur déficit (toujours l’Allemagne), d’autres vont continuer à les laisser filer. Certains pays bloquent l’immigration, d’autres vont chercher partout de la main d’œuvre qualifiée, car l’Europe va connaître une très grave crise démographique. Cherchez l’erreur…

Le Traité de Lisbonne est notre « ciment » à tous, mais la réalité politique et économique est tout autre. Jadis on a pourtant réussi à faire ensemble Airbus et Ariane, nos deux fleurons communautaires. Aujourd’hui, l’Europe se délite, se divise sur ses choix stratégiques. La génération politique actuelle n’est pas Jean Monnet et Robert Schuman…

Pas de plan de relance unique, pas de budget européen, pas de recherche européenne, pas d’impôt européen, pas de grand emprunt européen. Pire, les Etats recommencent à se  faire concurrence entre eux, alors qu’on a l’euro et un marché unique ! Pitoyable, et dérisoire, car totalement vain au bout du compte.

En 2008, la présidence française de l’Union européenne avait redonné un peu de souffle à l’Europe. Le soufflet est retombé. Personne n’a relevé le gant. On va le payer très cher. Mais les peuples n’en ont nullement conscience, submergés par les « intérêts nationaux ». Chimère dangereuse. Politique, monnaie, avoirs, crédits, réserves de change : le monde reste mené par le tandem USA / Chine. On risque de le voir dès le Sommet de Copenhague. Les Etats-Nations ne veulent plus rien « lâcher » de leur pouvoir local et de court-terme. Ils persistent à ne rien transférer de plus à l’Europe. Pourquoi alors avoir réussi, avant, la Pac, l’euro, Schengen ? Tout ça pour ça ?

Même la diplomatie, c’était trop ? Pour l’instant, ils continuent à ne pas donner à cette Europe de 500 millions d’habitants les moyens de répondre aux défis de demain : énergétiques, climatiques, démographiques, sécuritaires, budgétaires, fiscaux. Chaque nation seule,  désolidarisée des autres, pèsera peu face à l’Asie.

Puissent les peuples s’en apercevoir. Et vite. Afin d’exiger de leurs gouvernants une Europe plus intégrée. Après tout, c’est eux qui votent, encore ?

A propos, le Parlement européen n’a pas été du tout associé à la désignation de nos deux « visages de l’Europe » ? Il se rattrapera dans quelques semaines sur la désignation des Commissaires et veillera) ce qu’il y ait… au moins 8 femmes (sur 27 !). Vive l’Europe.