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Merci l’euro, merci Mario

24 janvier 2015

Le président de la Banque Centrale européenne (BCE), Mario DRAGHI, avait promis, dès 2012, qu’il « ferait tout pour sauver l’euro ». Il l’avait promis… et il l’a fait. Depuis quelques années, il pilote avec meastria, doigté, et opportunité la BCE qui gère la deuxième monnaie du monde (27% des réserves mondiales de change après seulement 16 ans d’existence), en baissant les taux directeurs, en réalisant des rachats - jusqu’alors indirects – d’actifs d’Etat en difficulté, ou en sachant passer les bons messages aux marchés….

La date du jeudi 22 janvier 2015 marque une nouvelle étape, historique, de cette politique audacieuse et volontariste, qui sait prendre des mesures importantes et « non conventionnelles ». La BCE va, en effet, injecter 1.140 milliards d’euros et racheter des dettes publiques d’Etats et des dettes privées, au rythme de 60 milliards d’euro par mois dès mars 2015, et jusqu’à septembre 2016 .Ce plan représente quand même 12% du PIB de la zone euro et 14% de son marché obligataire, même si c’est moins que ce qu’ont fait les Etats-Unis (25%) ou le Japon (26%). En rachetant des emprunts d’Etat de la zone € tous les mois, elle privilégiera les rachats de dettes allemandes et françaises car la répartition des achats se fait en fonction de la part de capital détenu par chaque Etat (ce qui limite le risque pour la BCE). Ce sont bien sûr lesEtats les plus importants en terme de PIB qui détiennent le plus de capital de la banque centrale (8 milliards €) : Allemagne 25,6% ; France 20,1% ; Italie 17,5% ;Espagne 12,6% ; Belgique 3,5% etc… Après les astuces non-conventionnelles déployées par Mario Draghi depuis deux ans, il s’agit cette fois de rachat direct de dette, massif, continu. Voilà un très fort signal envoyé aux marchés, que cette création monétaire (vulgairement appelée parfois « planche à billets », et qui aura trois effets : sur le taux de change, en faisant baisser l’euro durablement ; sur le taux d’inflation, l’objectif de la BCE étant de l’augmenter et de le rapprocher de son taux maximum autorisé, à savoir 2%, ce qui d’ailleurs entrainera un surenchérissement de tous nos produits importés (puisqu’achetés avec une monnaie plus faible) et même un peu de nos produits exportés (car ils contiennent aussi environ 20% de produits importés) ; le troisième effet sera la baisse des taux des obligations souveraines, ce qui orientera les capitaux vers des produits plus risqués.

Tous les gouvernements de la zone euro ont salué ce plan de la BCE, ainsi que les bourses, y voyant un effet à terme sur l’économie réelle et sa relance.

Ce tournant historique a certes beaucoup d’avantages, pour contribuer à la relance de la croissance, et au retour de la compétitivité des entreprises, créatrices d’emploi, mais j’y vois quand même quatre bémols, toute mesure, si bonne soit elle par ailleurs, pouvant avoir des effets secondaires :

- une inflation, même modeste, passant de 0,5% à 1,5% ou 2% est une perte de pouvoir d’achat pour les particuliers et alourdit la charge des dettes pour les Etats, les collectivités, les entreprises, vu que l’on rembourse dans une monnaie plus faible. Sans préjuger de la remontée inéluctable (dans un an ou deux) des cours des matières premières énergétiques. Or, lorsqu’une monnaie dévisse, on ne sait jamais jusqu’où elle va… et quand ça s’arrête. On est déjà à 1,1456 $ pour 1 €, soit le niveau de plus bas de l’euro contre dollar… depuis 2003 ! D’ailleurs vous verrez que tous ceux qui veulent toujours le beurre et l’argent du beurre, après avoir seriné pendant des années que « l’euro était trop fort » (Ndlr : trop fort pour qui ?…) ne tarderont guère à déblatérer sur l’euro faible !…

- seulement 20% des achats d’actifs (de dettes) seront sous garantie commune, les 80% restant étant couverts par … les banques centrales nationales. Là, la BCE a fait trop de concession aux « Etats-nations ». On sent bien là la pression de l’Allemagne, légitime leader de la zone euro. Ou bien est-ce que la BCE commence par 20%, pour augmenter progressivement ensuite ? Toujours est-il que c’est un peu choquant : l’euro est une monnaie fédérale, aves son instance de gouvernance et de pilotage fédéral, la BCE. Là, on brouille les pistes et l’image. La BCE incarne la solidarité entre tous les membres de la zone euro (337 millions de personnes, à ce jour, ont l’euro), or là il redonne la gestion et le risque aux pays, pour 80% !

Et en laissant la garantie aux banques centrales nationales pour 80% des rachats de dette, on prend le risque de faire augmenter les primes demandées par les investisseurs dans les pays où ils ont moins confiance. En clair, il y a risque que le « spread » (l’écart) du taux d’intérêt entre l’Allemagne par exemple, et certains pays fragiles et mal vus (Europe du Sud) se creuse. Ce qui n’était pas ou peu le cas depuis quelque temps. La France, par ailleurs, sans réformes, continue à séduire les prêteurs du monde entier, pour descendre à un taux d’intérêt d’emprunt à 10 ans à … 0,6% ! Jusqu’à quand ? Et puis, non seulement ce partage du risque avec les Etats est un contresens à la solidarité communautaire, mais aussi les Etats, non vertueux feront payer leurs contribuables…

- le rachat de la dette grecque sera-t-il possible dans cette opération d’assouplissement monétaire ? Or, c’est elle qui en a le plus besoin, devant le Portugal, l’Espagne, l’Italie et la France ! Le problème est qu’en principe la BCE ne peut racheter que des emprunts d’Etat sûrs, notés en catégorie  « investissement » bref les titres de qualité,. Ce qui n’est pas le cas de la « mauvaise » dette grecque… Cela marche pour la France, pas pour la Grèce, ou Chypre. Comment sortir de cette impasse ? Super Mario a évoqué « certaines conditions spéciales ». On peut compter sur lui pour trouver encore une astuce… et convaincre le FMI qu’il faut aider les Grecs..Le fait de bénéficier du programme d’aide du FMI contre les réformes (la Grèce a d’ailleurs fait des efforts, et a même retrouvé un peu de croissance, 0,6%, en 2014. La BCE détient déjà un stock de 27 milliards € de dette grecque. Cela dépendra aussi de la « modération » ou pas du gouvernement d’alliances que devra construire le leader de Syriza après sa victoire probable. Pendant les campagnes électorales, on promet la lune, après la victoire, on redescend progressivement sur terre (cela ne vous rappelle rien ?…). Il y aura donc pression indirecte sur le futur gouvernement grec, quel qu’il soit, puisque Alexis Tsipras a affirmé que la Grèce ne quitterait pas l’euro (comme on le comprend ! )

On ne laissera pas tomber la Grèce, même si la BCE achetera en priorité de la dette allemande, puis française (donc sûre). Pour amadouer Karlsruhe (la cour constitutionnelle allemande).

- « Last but not least », ce montant de rachat de dettes (1140 milliards) n’est, quand même, pas si astronomique que cela. Il est le fruit d’un compromis, comme toujours. Je passe sur les 60 milliards d’euros qui sont en fait… 50, car ils comprennent 10 milliards de rachats de crédits titrisés (ABS) et d’obligations sécurisées déjà annoncées. Sur les 20% sous garanties communes, le journal « La Tribune » du 23 janvier voit, dans l’annonce de Draghi, un « chef d’œuvre de marketing » puisque je cite : « 8% seulement concerneront les dettes des Etats, le reste sera la dette des institutions européennes, donc de la dette déjà mutualisée ». En effet, 60% de ces 20% concernent les dettes des institutions européennes, donc déjà mutualisées.. Ceci affaiblit donc la mutualisation des rachats annoncés, la solidarité communautaire. Il fallait sans doute l’aval de la Bundesbank (« Buba ») ; et dans la foulée, celui de la Cour Constitutionnelle de Karlsruhe. La Buba a validé ce plan, puisque la décision de la BCE d’injecter des liquidités a été prise à « l’unanimité », signal fort pour les marchés. Décidément, il est très efficace et très bon communiquant, ce Draghi ! Et la communication et la psychologie, ça compte pour la confiance et la valeur d’une monnaie…

On montre ainsi au monde entier que la BCE veille au grain, défendra toujours l’euro. Depuis déjà 6 semaines, les marchés avaient anticipé la décision du 22 janvier, en baissant les taux de prêts de la zone euro (jusqu’à 7% en Grèce, et 0,6% n France pour les taux à 10 ans !). Mais, en même temps, on n’affole pas les bailleurs de fonds, ni la Buba, ni surtout la Cour de Karlsruhe en limitant à 8% seulement la mutualisation, par la BCE, du rachat de la dette souveraine.

Pourquoi 8% ? Parce que jusqu’à ce seuil, le contribuable européen, donc allemand, premier prêteur en zone euro, est à l’abri. La Cour constitutionnelle de Karlsruhe exige que l’on « ne fasse pas prendre des risques non mesurables au contribuable allemand ». Car le fonds de réserve de la BCE, d’un montant qui se situe entre 8 et 9 milliards d’euro, peut donc couvrir, en cas de pépin (non remboursement par un pays irresponsable, par exemple) une perte de 8,22% sur le montant en dette souveraine mutualisée. Tout le monde est donc rassuré… Et bravo, encore, l’artiste Draghi !

Mais attention aux fausses illusions : cette politique monétaire innovante, jamais essayée par la BCE jusqu’alors, est une condition nécessaire, mais pas suffisante pour relancer la croissance. Ce n’est pas la BCE qui crée des emplois. Ce sont les entreprises, dans les Etats qui ont fait des réformes nécessaires. Le « Quantitative Easing », ou l’assouplissement monétaire, aura certes des effets sur l’économie européenne, mais à long terme.

Profiter de l’aubaine pour ne rien faire serait tragique pour les pays cigales. C’est ce qu’ils ont fait après la naissance réussie de l’euro. La Grèce, l’Italie, l’Espagne, le Portugal et bien sûr la France ont vécu et dépensé à tout va, à l’abri d’une monnaie solide et reconnue, qui ne dévaluait pas. Ainsi, il n’y avait plus de sanctions. On a vu la suite : un endettement phénoménal et croissant, et une perte de confiance des marchés, donc des prêteurs, avec des taux d’intérêts qui s’envolèrent à partir de 2008 et un chômage de masse.

Espérons que ces Etats, non encore réformés, auront compris la leçon.

La BCE leur facilite le travail, mais les Etats malades doivent, à présent, prendre le relais. Ils doivent engager résolument leurs réformes. Ils n’ont plus le choix, tous les ingrédients positifs sont là. Sinon la zone euro sera à nouveau le révélateur de performance des uns et de la faiblesse des autres. L’euro, ça se mérite ! Ils doivent sans tarder passer au fédéralisme économique, social, budgétaire, fiscal. Il y a longtemps que les économistes sérieux le disent, et les faits le démontrent chaque jour. Ici, on ne peut que remercier la BCE, et Draghi, mais ils ne peuvent tout faire. On est dans un « entredeux ». On le voit bien avec le plan Juncker, insuffisant dans son montant (311 milliards) et problématique dans son financement. La zone euro doit financer des gros projets d’investissements sérieux et durables, avec des eurobonds (bons du Trésor communs). Or, nous n’avons toujours pas, à l’instar des Etats-Unis, un « Trésor européen » fédéral pour cela, ni un budget européen. Les Etats-Unis, avec la FED et le Trésor fédéral, pilotent une économie dynamique, certes avec un « moteur » le gaz de schiste. Idem pour la Grande-Bretagne, avec le secteur immobilier. En UE, il nous faut aussi un ou des moteurs (industrie européenne, plan Juncker) et des projets innovants .Personne ne devrait se dérober aux réformes structurelles, ni à des plans de relance par l’investissement. Nous sommes tous interdépendants….

Tant que l’on n’aura pas franchi ce pas décisif, il y aura les bons et les mauvais « Etats », qui se neutralisent par une concurrence absurde et suicidaire. L’esprit communautaire ne doit pas être une option, mais une évidence. Le fédéralisme, c’est pour tout de suite. La BCE nous montre la voie. Il faut à présent que ces liquidités déversées sur les marchés se transforment en investissements massifs en zone euro. Saisissons cette chance !